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11 sept. 2025

« TA.TAMU, Réflexion esthétique » par Patrick Jouin

Une forme qui ne se dessine pas : penser l’esthétique à l’ère de l’optimisation.
La chaise TA.TAMU n’est pas née d’un geste libre, d’une ligne tracée à la main, ni même d’un croquis stylisé. Elle est le fruit d’un calcul. Conçue à l’aide de Catia, le logiciel de Dassault Systèmes et son module d’optimisation de topologie structurelle, sa forme n’est pas décidée par le designer, mais révélée par une logique mathématique : celle qui, à partir des contraintes mécaniques, détermine précisément où la matière est nécessaire – et où elle ne l’est pas.
Le résultat surprend : la forme obtenue semble organique, presque vivante. Elle évoque un squelette ou une ramification végétale. Pourtant, elle n’a pas été « dessinée » au sens traditionnel du terme. Elle s’est littéralement dégagée des contraintes, comme un os se forme sous l’effet des forces qui le traversent.

À travers elle, une question émerge :
Comment penser esthétiquement une forme qui n’est pas stylisée, mais calculée ?
Une forme qui incarne une pureté matérielle, mais ne ressemble en rien aux canons modernistes de la simplicité visuelle.

L’épure n’est plus ce qu’elle était
Dans la tradition du design moderniste, l’épure est visuelle : lignes droites, surfaces lisses, volumes élémentaires. Elle exprime une volonté d’universalité, de rationalité, de neutralité. Mais TA.TAMU nous montre une autre forme d’épure : structurelle, non visuelle. Ce n’est plus la main du designer qui simplifie, c’est la logique des contraintes qui épure.
Gilbert Simondon écrivait que « la forme ne précède pas l’objet : elle est l’expression d’un devenir. »
TA.TAMU est une forme en devenir, issue d’un processus, non d’un style. Elle est ce que Simondon appellerait une forme transductive : une forme qui n’est pas imposée à la matière, mais qui émerge de la tension entre matière et information.

Du dessin à l’émergence
Ce changement de logique transforme le rôle du designer. Il n’« impose » plus une forme : il met en place les conditions pour qu’une forme apparaisse. Anne Asensio l’a formulé ainsi :
« Nous sommes passés de la conception de l’objet à la conception des conditions de l’émergence de l’objet. »
On retrouve ici la pensée de Martin Heidegger, pour qui l’œuvre d’art n’est pas une représentation du monde, mais une manière de le faire advenir :
« L’œuvre fait surgir la vérité comme dévoilement. Elle fait apparaître ce qui ne se montre pas. »
TA.TAMU relève de cette logique : elle dévoile une forme qui ne se voit pas d’emblée, une esthétique du juste nécessaire. L’objet n’est pas décoratif. Il est conséquence.

L’esthétique du vivant
Cette beauté n’est pas ornementale. Elle relève d’une logique du vivant : économie, adaptation, efficacité. Comme une coquille, une branche, une aile, TA.TAMU est belle parce qu’elle est « juste ». Elle ne cherche pas à séduire, elle exprime un équilibre interne, une adéquation profonde entre forces et matière.
John Dewey, dans L’art comme expérience, écrivait que « la beauté est l’organisation de moyens dans la direction d’une fin qui est immanente à ces moyens. »
C’est exactement ce qui est à l’œuvre ici : une esthétique immanente, sans modèle extérieur, sans projet décoratif. Une beauté qui se découvre, non qui se dicte.

L’intelligence computationnelle comme partenaire
Dans ce processus, le logiciel n’est pas un outil passif. Il devient un partenaire du designer, un co-auteur. Le philosophe Vilém Flusser, dans Petite philosophie du design, pressentait déjà cela :
« Le designer du futur ne dessinera plus, il programmera. Et la beauté ne sera plus la qualité d’une forme, mais celle d’un processus. »
TA.TAMU illustre cette transition. Ce n’est pas une signature formelle, c’est un processus de co-émergence entre intuition humaine et logique computationnelle.

Vers une esthétique de la nécessité
TA.TAMU n’est pas un objet définitif, mais une étape. Elle trace une voie vers une esthétique post-stylisation, post-industrielle, attentive aux urgences de notre époque — raréfaction des ressources, responsabilité environnementale, nouvelle alliance entre humanité et machine.
Bruno Latour nous invite à penser dans un monde où les objets sont des agents, où le design est une négociation permanente avec des contraintes :
« Ce que nous appelons objets sont en réalité des propositions. Et toute proposition est susceptible d’évolution. »
TA.TAMU est une proposition. Non pas une réponse unique, mais l’ouverture d’un champ.
Une manière de voir autrement. De trouver la beauté non dans ce qu’on impose à la matière, mais dans ce qu’on découvre en la laissant parler.
En ce sens, l’intervention humaine ne se réduit pas à valider ou lancer des simulations : elle interprète, juge, choisit dans un éventail de possibilités issues du calcul. Ce n’est pas un abandon de la forme, mais une redéfinition de son élaboration : le designer devient le curateur de formes générées, celui qui donne cohérence, pertinence et lisibilité à ce qui aurait pu rester purement mathématique.

Ce dialogue révèle un paradoxe : bien que dictées par des contraintes mécaniques, les formes "justes nécessaires" proposées par le logiciel avaient entre elles une certaine ressemblance. Une convergence formelle apparaissait, comme si l’optimisation elle-même dessinait un style — une signature sans intention stylistique. Cette esthétique de la convergence interroge : est-ce la structure qui possède en elle-même une grammaire visuelle ? Ou est-ce l’œil humain qui, même dans le calcul, reconnaît une beauté familière ?
Contrairement à l’idée d’une génération entièrement automatisée, le processus de création de TA.TAMU n’a jamais été une simple délégation au logiciel. Il y a eu, à chaque étape, un dialogue actif avec l’outil. Le designer a fait des choix, orienté des paramètres, sélectionné parmi des formes proposées, voire parfois écarté les plus efficaces pour privilégier celles qui étaient plus lisibles, plus expressives ou plus cohérentes avec une gestuelle d’usage.

Un dialogue avec la machine, pas une délégation
L’avenir du design se joue peut-être là : dans cette capacité à faire émerger une beauté non dessinée, mais nécessaire.

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